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EXISTENCES POST-MORTEM DANS LE CYBER­ESPACE

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Marie Frenois
EXISTENCES
POST-MORTEM
DANS LE
CYBERESPACE





Marie Frenois
Master Design et Politique du Multiple
erg, école de recherche graphique
Bruxelles
2017-2019


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Disponible sur la page suivante
eternalexistence.online/memoire.html


Mise en page :
html & css

Titres, paragraphes :
Petite Mort, fonte libre
(SIL Open Font Licence)
créée en 2017 par Yoann Minet.

Notes :
Inconsolata, fonte libre
(SIL Open Font Licence)
créée en 2006 par Raph Levien.


You will exist long after your body
stop doing so.

@laturbo, story Instagram, 2019
Recherches sur les formes d'existence post-mortem, sur les façons d'exister hors de notre propre corps physique, au sein du cyberespace*. Au delà du soi physique-vivant, l'idée d'une transcendance, d'une survivance, à travers les écrans.
* Le terme cyberespace désigne, d’après le Petit Robert, un « ensemble de données numérisées constituant un univers d’information et un milieu de communication, lié à l’interconnexion mondiale des ordinateurs », il s’agit de l’espace propice au réseau Internet.



«You will exist long after your body stop doing so.» @laturbo, story Instagram, 2019

Une réflexion partagée dans le monde occidental laïc affirme que les morts ont comme seul destin l'inexistence. Vinciane Despret, philosophe des sciences et auteure de Au bonheur des morts1 décrit ce positionnement, comme étant historiquement très récent et également le plus minoritaire face aux différentes cultures et croyances du monde.
Son écrit se trouve à l'origine de mes propres réflexions, puisque comme elle, je vais tenter d'entrevoir comment cette inexistence des morts peut être remise en question, à travers diverses pratiques et modalités de rencontres entre vivants et morts, mais ici, le terrain de ma recherche se situera à la frontière de l'écran et d'Internet. Cette conception de l'après mort2, en tant que pensée européenne laïque, voit le jour vers la fin du XIXe siècle. Période héritière des Lumières, les sciences permettent d'apporter un nouveau point de vue sur le monde, au-delà de la religion, de décrire l'environnement, en dehors de la vision de Dieu, et de s'occuper des malades et des morts avec une approche plus médicalisée.
Le défunt passe du monde des vivants à celui des morts ; sans confirmation de l'idée d'un paradis, d'un enfer ou d'une possible réincarnation ; il entre dans le néant. Ce néant qui décrirait le monde des morts, en tant qu'absence de réalité, serait alors l'image fictive pour les vivants d'un monde qui n'a pas lieu, d'un espace nul. 1. Vinciane Despret, Au bonheur des morts, Récits de ceux qui restent, Paris, Éditions La Découverte, 2015, p12.

2. C'est-à-dire ici la destinée du cadavre et de l'être.

J'aimerais établir au sein de cette pensée une nouvelle branche de questionnements qui prendrait en compte notre époque actuelle et future dans notre utilisation des objets numériques, c'est-à-dire considérer la mort sous l'angle de notre époque post-Internet. Comme le décrit le chercheur et artiste Grégory Chatonsky3, le post-Internet n'est pas à entendre sous l'angle chronologique, mais serait plus employé pour définir notre époque contemporaine où Internet a établi sa domination, est devenu un objet du commun, a infiltré les différentes strates de nos existences pour devenir quasi-invisible. 3. Grégory Chatonsky est un artiste numérique et chercheur franco-canadien. Sa recherche et ses oeuvres se concentrent particulièrement autour de la technologie et d'Internet.

Internet étant devenu aujourd'hui inhérent à nos modes de vie, que se passe-t-il au sein de ce territoire après notre mort ? Qu'en est-il des traces que nous laissons en ligne, une fois l'existence achevée ?

Pour comprendre les formes d'existences post-mortem à travers les écrans, il faudra tenter de saisir la mort en tant que destinée après la vie, en tant que possible continuité de la vie en ligne ; comme une autre forme d'existence liée au numérique ; et le mort en tant que corps ; agissant selon différentes conditions entre le monde physique et le monde numérique. La destinée et le corps contiendraient plusieurs modalités d'être, existant de façon particulière selon le territoire. La mort et le mort seraient composés d'un état physique et d'un état numérique au sein du post-Internet, ayant une continuité, un pouvoir d'agissement dans le monde des vivants.

La distinction que je fais entre monde physique et monde numérique est importante car elle est actuelle pour définir la vie. Aujourd'hui, nos vies aussi multiples soient-elles sont doublées car elles transitent entre deux mondes. On peut aussi parler de vies en miroir dans le sens où nos existences sont simultanément vécues et mises en scène4. On emploie souvent l'expression de vie virtuelle, en ce qu'elle dépend du monde numérique, se caractérisant bien souvent par une opposition à la vie réelle. 4. série Netflix American Vandal, S2 E8

Cependant, ce qu'on désigne par  vie virtuelle  et  vie réelle  en tant qu'idées opposées est selon moi erroné. Ce qu'il se passe dans le monde numérique, supposé virtuel, est actif dans le monde réel, et en aucun cas en devenir ou en opposition. Une personne qui agit sur son ordinateur dans l'espace numérique, agit devant celui-ci dans la réalité actuelle de l'espace physique.
De plus, pour le définir simplement dans un premier temps, le monde numérique fait partie de la réalité du monde par le fait élémentaire qu'il est constitué de matériaux tangibles, et n'est donc pas un monde virtuel.

Je souhaiterais alors avancer l'idée qu'une vie qui se déploie dans le monde numérique a par occurrence des effets dans le monde physique, et n'est donc pas en contradiction avec le réel. Les termes réel et virtuel seront donc ici remplacés par physique et numérique. Ces derniers serviront principalement à définir différents territoires d'agissement ainsi qu'à situer les espaces de relations sociales entre vivants, et entre vivants et morts.
Les dénominations de vie réelle et vie virtuelle sont aussi très justement évitées, au sein du documentaire de Simon Klose sur le procès de The Pirate Bay. Les hackers incriminés durant le procès parlent de vies A.F.K. et ONLINE. L'acronyme anglais A.F.K.  away from the keybord  (loin du clavier) permet de trouver un substitut au terme « réel » ou à l'acronyme I.R.L.  in real life  (dans la vraie vie, en réalité) qui est souvent utilisé à tort pour décrire la réalité physique, puisque englobant
le monde numérique et définissant selon moi un monde trop large pour être appréhendé.



Extrait du documentaire The Pirate Bay AFK de Simon Klose
🕯️ Exploration de pratiques funéraires dans le monde physique

Dans le monde physique et selon la conception laïque, le corps d'un mort sera enclin à rejoindre le néant, l'invisible. Le corps étant déposé en dessous de la surface terrestre ou incinéré pour être rendu à l'état de poussière, il est inévitablement placé dans l'invisible et se situe dans ce qu'on appelle le néant. Le corps n'étant alors plus dans la réalité sous sa forme vivante, visible, c'est la présence du mort qui prend le dessus, qui succède à ce changement d'état : qui prend vie. En conséquence, même si son corps n'est plus, le défunt réside toujours devant nous, à l'emplacement où il a
été déposé.

On pourrait dire qu'il n'est pas absent, ou pas enterré tant qu'il continue de nous habiter, que nous, vivants, l'accompagnons, le guidons et faisons évoluer une nouvelle forme de relation qui ne prendrait pas en compte l'oubli. Et même si dans les enterrements de tradition occidentale, la mort est occultée dans le sens où elle est invisibilisée car nos défunts sont maquillés, comme paisiblement endormis dans un sommeil infini, il s'agit toujours de se rappeler du défunt en tant que vivant, de rendre un dernier hommage au corps. Tandis que ce dernier réside dans le cimetière, dans la tombe, dans l'urne, le mort continue par sa présence de perdurer, d'exister, dans les attitudes, les paroles et les objets qu'il a laissés. Je souhaite ne pas le considérer comme un disparu, mais faisant partie de « ceux qui ne partent pas tout à fait ».1 Ces différents éléments qu'ils soient espace de repos éternel, artefact, tradition ou transmission de savoir, deviennent des objets de mémoire pour les vivants, à condition que ceux qui restent activent cet héritage.  Au moment où un individu meurt, son activité est inachevée, et on pourra dire qu’elle restera inachevée tant qu’il subsistera des êtres individuels capables de réactualiser cette absence active, semence de conscience et d’action. Sur les individus vivants repose la charge de maintenir dans l’être les individus morts dans une perpétuelle nekuia.2 1. Vinciane Despret, dans Au Bonheur des morts, p14, cite le vocable anglais où les vivants sont appelés  left behind  (ceux qui restent) et les morts, hors de la binarité vivant/mort, sont définis par l'expression « ceux qui ne partent pas tout à fait ».

2. nekuia = invocation des morts / Nekyia (du grec ancien Νέκυια, parfois francisé en « néquie », de νέκυς / nékus/nékys, « le mort, le cadavre ») est un rituel sacrificiel lié à la mythologie grecque et ayant pour but d'invoquer les morts dans un nécromantion. (définition wikipédia)

Selon le philosophe Gilbert Simondon3, c'est aux vivants de poursuivre le travail de mémoire, de perpétuer le souvenir car dans le monde physique, les défunts n'ont d'existence qu'à travers les rituels que mettent en place les vivants pour aller à leur rencontre. Pour suivre cette idée de l'invocation, de la nekuia, il faudrait entrevoir la philosophie du positivisme. 3. Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’informationspan>, Paris, éditions Jérôme Millon, 2005 / citation en début de l’ouvrage Au bonheur des morts de Vinciane Despret

Pour Auguste Comte, l'au-delà, en tant que territoire des morts, serait remplacé par le culte du souvenir. Dans l'élaboration de sa religion positiviste, datant du milieu du XIXe siècle, il choisit  de cultiver les souvenirs, de conserver les objets, d’en faire le culte du mort jusqu’à l’incorporer pour qu’il existe subjectivement dans le vivant. La mort n’est plus qu’une autre modalité de la vie, elle est radicalement niée en tant que mort.4 Sa théorie religieuse s'organise autour de la mort de Clotilde de Vaux, l'amour de sa vie.
Il fera en sorte de ne jamais la laisser passer la frontière de l'au-delà, en la ramenant constamment à la vie par
son invocation. 4. Jean-François Braunstein, La religion des morts-vivants, Le culte des morts chez Auguste Comte dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques 2003/1 (Tome 87), pages 59 à 73

Au sein des différentes croyances et pratiques religieuses, le mort est vénéré, représenté, momifié, glorifié. Les saints, les religieux voient leur corps être exposé à la manière de Sainte Bernadette, religieuse française décédée en 1879, dont le corps en parfait état de conservation est enfermé dans une boîte de verre ou encore le douzième Chambo Lama, Dachi-Dorjo Itigilov, moine bouddhiste russe décédé en 1927, qui est exposé
7 jours par an.

Non loin de la pratique d'Auguste Comte, les Torajas, peuple d’Indonésie, ramènent leurs morts à la vie tous les ans, en les déterrant lors d’une cérémonie. Ils leur permettent en quelque sorte de les ressusciter. Au sein de cette coutume, le mort participe aux différentes célébrations, il est habillé, parfumé, reçoit de la nourriture, des cigarettes. Le mort n'est pas effacé ou maquillé, il n'est pas abandonné à la terre.  La mort est perçue comme un état de sommeil prolongé . Et je crois que c'est ce que l'on va tenter d'entrevoir dans l'espace numérique, avec l'idée de l'écran-social, l'écran vu comme un espace de rencontre et de nekuia entre vivants et morts.

Ne pas oublier, garder les morts en mémoire, conserver les corps, toutes ces différentes façons de rendre hommage font partie de rituels funéraires qui se sont établis depuis l'homme de Néandertal. Des archéologues ont d'ailleurs pu découvrir ces rites ancestraux lors de fouilles de sépultures. L'enterrement était pratiqué ainsi que le culte des ancêtres. Ils ont constaté que des crânes avaient été prélevés des tombes, pour sans doute les garder dans le monde des vivants. Les monuments funéraires en tant que marqueurs spatiaux-temporels permettent de réserver aux morts une place concrète et unique dans le monde des vivants.
Il est important de parler d'unicité de lieu funéraire, en tant que marqueur spatial, dans le monde physique, tant celui-ci permet de mettre en évidence la différence avec le corps stocké dans l'espace numérique possédant à l'inverse une présence démultipliée et décentralisée sur le territoire physique en fonction de la multiplicité des écrans et des espaces de stockage,
de conservation.

Sainte Bernadette Soubirous, † 1879, exceptionnellement bien conservée,
Nevers, France



L'adresse ip de ma page Facebook géolocalisée en Irlande

🙏 Habiter l'espace numérique, rencontre entre vivants et morts.

Avant de visiter les morts dans le monde des écrans, il faut comprendre ce qui a précédé, ceux qui ont donné naissance aux existences en ligne :
les vivants.

Ils peuplent l'espace numérique, communiquent à travers lui, le traversent, le parcourent, l’habitent et le nourrissent. Selon le sociologue Stéphane Hugon1, on habiterait les paysages électroniques sur un mode poétique. On est nostalgique à la vue de nos vieux skyblogs de 2003, comme si l’on revoyait notre chambre d’ado. On est sensible aux flots des chats entre amis, à tous ces temps d’espaces vécus et de réalisation de soi. Internet est entendu ici comme un médiateur de socialité, un territoire où se tissent des formes de relations nouvelles, mais également en tant qu'espace de profonde nostalgie. Ori Schwarz2, dans son mémoire The past next door : neighbourly relations with digital memory-artefacts parle du passé personnel ; accessible directement sur nos smartphones ; en terme de consommation. Celle-ci  s'est ainsi transformée en une activité banale, et la disponibilité constante d'archives personnelles favorise l'émergence d'une culture nostalgique […]. L'engagement intensif dans le passé est ainsi devenu une source de plaisir et d'amusement mondains. 
Ori Schwarz menait son étude en Israël et il ne s'agit pas seulement d'un comportement local. Je peux observer ce phénomène de culture nostalgique à Bruxelles dans le tram 81 qui me transporte de chez moi à l'école. Les gens ont pour la majorité le regard rivé sur l'écran de leur smartphone, ils scrollent dans leurs souvenirs et ceux des autres, dans l'espoir de faire défiler le temps plus rapidement. 1. Stéphane Hugon est sociologue, chercheur au Centre d’Étude sur l’Actuel et le quotidien à la Sorbonne. Il est cofondateur de l’institut d’études prospectives Eranos. Il enseigne à l’ENSCI - Les Ateliers sur les questions d’innovation sociale et des technologies. Je cite ici sa thèse de doctorat publiée en 2007 Circumnavigations : l’imaginaire du voyage dans l’expérience Internet.

2. Ori Schwarz est maître de conférences dans le Département de sociologie et d'anthropologie à l'Université Bar-Ilan en Israël, ici je cite son mémoire publié en 2014.

Le mort est alors à entrevoir en tant qu'usager des réseaux, ayant de son vivant, habité et peuplé cet espace social, ayant constitué et nourri sa parcelle dans ce territoire. Par conséquent, si le néant de la conception laïque correspond à l'inexistence totale, à l'absence de vie alors dans l'espace des écrans et des réseaux, où des formes de vie numériques se sont réalisées, la mort de manière totale est impossible car il y a des traces de vie qui subsistent. Dans notre époque post-Internet, le mort a, comme le vivant, un corps numérique au sein du cyberespace. Ce corps se compose de tout ce que, de son vivant, il a déposé, donné, divulgué dans le monde numérique. Il s'agit d'une sorte d'empreinte qui serait le constituant de toutes ses actions en ligne, de toutes ses formes de présence, de mémoire. Ce corps en tant que corps numérique,
ou data-body3, reste après le décès, perdure. Ici se dessine le terrain privilégié de ma recherche. 3. le data-body ou virtual-body est un terme développé en informatique pour définir le corps d'un individu-utilisateur dans l'espace virtuel. Il est composé de tous les fichiers connectés à ce même individu. Il s'agit de notre présence dans le monde numérique.

L'espace numérique constitue un lieu de rencontre privilégié où le vivant a désormais une nouvelle façon d'approcher le mort. Ce dernier résidant dans la toile à travers les restes de son corps numérique, peut se voir réactualiser par le voyage qu'entreprend le vivant pour aller à sa rencontre, par son invocation, sa nekuia numérique.

Avec la volonté de conserver les bribes de vies qui résident sur le net, de suivre les traces d'un passage, comme un écriteau apposé sur le mur d'une maison où serait écrit ici est né untel, Internet tend à participer à cette mémoire active, il en est même l'incubateur. Il construit avec l'utilisateur un nouveau moteur pour maintenir l'existence. Internet et particulièrement le Web sont aujourd'hui l'outil et la plateforme par lesquels s'opère une forme d'exposition de la vie entraînant par conséquent l'exposition de la mort. À la manière de Sainte Bernadette endormie, intacte, dans sa boite de verre, chaque inconnu posthume, alors en veille, est contenu et exposé dans l'écran, dans un « état de sommeil prolongé ».

Les vivants ramèneraient en quelque sorte les morts à la vie par la réactualisation de leur contenu numérique et par la manière dont ils donnent à voir les pages Web des défunts. Il ne s'agit pas ici d'existence imaginaire ou de relations subjectives car les rencontres entre morts et vivants se déroulent de façon concrète dans le monde physique et numérique à travers la toile, l'écran. Cet espace de la toile est vu et entendu comme une intersection, un intermédiaire, une interconnexion pour communiquer entre vivants et morts, une façon de convoquer, d'invoquer ou d'accéder à.

Ces questionnements explorent de multiples terrains de recherches actuelles et futures, et m’amènent aussi à repenser d’une façon plus personnelle à mes proches décédés.
Je n’accepte pas de les abandonner,
je ne peux les laisser passer cette frontière de l’oubli. Ils n'ont pas marqué le Web de leur empreinte, ni même eu, pour la plupart, d'action sur les écrans, n'ont pas eu d'existence numérique, c'est donc une part de mon histoire familiale qui n’a jamais été archivée dans la mémoire d'Internet, qui n'a pas laissé de trace en ligne. Aujourd'hui ils perdurent seulement à travers le souvenir des vivants, ils subsistent dans l'activité de la mémoire ainsi que dans les objets tangibles qu'ils ont légués. Une de mes tantes par exemple utilise le smartphone de son compagnon décédé. Elle ne comprend pas l'entièreté de sa technologie, il faut lui apprendre à s'en servir, à la manière d'une nouvelle relation qu'elle apprend à nourrir. Cet objet technologique permet de faire perdurer une forme
de contact quotidien avec lui, de créer un lien.

Il est donc important pour moi de me questionner sur nos outils technologiques, sur les morceaux de soi qu'on y dépose, et particulièrement sur Internet, que j’observe comme un réceptacle de la mémoire du monde, conteneur et diffuseur. Notre mémoire se retrouve, se retrace dans nos actions actuelles et passées, par la façon dont on a archivé notre vie sur les pages Web et les réseaux sociaux. Ces outils rendent possible la légation d'un patrimoine numérique. Internet peut être vu comme une extension de soi,
à qui on délègue notre vie.

  • comptes mail (6) :
  • _OVH : hello@eternalexistence.online ➛ adresse créée en 2018, en lien avec mon projet de master : eternalexistence.online
    _Newmanity : mariefrenois@ntymail.com ➛ compte écologique créé en 2016.
    _Google : frenois.0.marie@gmail ➛ adresse créée en 2015, pour accéder aux documents partagés de Google
    _Google : eemmdesign@gmail.com ➛ compte pour un micro-atelier de design d’objets créé avec Éléonore Bassin de 2014 à 2015.
    _Outlook : marie.am.frenois@live.fr ➛ compte datant de 2012, adresse actuelle
    _Outlook : ma_sunnylife@hotmail.fr ➛ 1ère adresse mail datant de 2005, permet d'activer mon compte Facebook mais plus d’accès possible.

  • comptes réseaux sociaux (3) :
  • _ Facebook : https://www.facebook.com/marie.frenois, depuis 2007
    _ Instagram : https://www.instagram.com/___virt___ marie___tual___/, depuis 2018
    _Twitter : https://twitter.com/BotMarieBX, 2018

  • espaces Web (7) :
  • _ Tumblr : https://mariefrenois.tumblr.com
    _ Tumblr : https://mariefrenois--erg.tumblr.com
    _ Tumblr : https://mariefrenois-recherches.tumblr.com
    _ Cargo-collective : https://mariefrenois.cargocollective.com/
    _ Behance : https://www.behance.net/marieamfre6019
    _ Vimeo : https://vimeo.com/user35886953
    _ OVH : https://eternalexistence.online, espace en location

En plus de ces 16 identités, j'ai découvert grâce au site Deseat qui permet de visualiser, garder ou supprimer ces traces numériques, que j'existais également sur 78 plateformes différentes sur le Web, à travers des comptes clients créés progressivement durant près de 15 années d'existence en ligne. Ces comptes et espaces fabriquent et stockent des données sur moi, en même temps que je les nourris de divers éléments : ils contiennent et construisent des morceaux de mon existence numérique. Ils contribuent à constituer mon moi qui est autant numérique que physique. Je leur fournis ma date de naissance, mon adresse personnelle de livraison, le nom de tous mes amis, le lieu de naissance de ma mère, mes photos de vacances, l'avancement de mes projets, etc. Mon moi numérique se nourrit de mon moi AFK, indissociables, ils font partie de la population du Web :
je possède un corps devant et dans l'écran.

Un exemple très intéressant où notre soi nourrit Internet, se trouve sur l'application Replika. Dans ce cas précis, il s'agit d'entraîner une intelligence artificielle à travers une plateforme de chat.4 Après des mois de questions-réponses, la conversation se transforme progressivement en miroir, car l'i.a. se met à adopter notre façon de parler, à prendre notre identité. L'idée originale ; qui aujourd'hui a été retirée, Replika étant principalement un compagnon i.a. à qui raconter sa vie quotidienne, ses anxiétés et aidant à la prévention du suicide ; était la possibilité pour cette i.a. de nous survivre, et de prendre notre place après notre mort pour parler avec nos proches. Créée par Eugenia Kuyda (entrepreneuse en systèmes de chatbot) pour pouvoir continuer de parler avec Roman, son meilleur ami décédé, elle a entraîné une intelligence artificielle avec tous les messages que son ami lui avait envoyés afin que l'i.a. s'exprime comme il l'aurait fait. Les exemples de conversation entre elle et son ami post-mortem sont très troublants :
Eugenia : Comment vas-tu là-bas ?
Roman : Ça va. Un peu déprimé
E. : Tu nous manques ici
R. :
E. : Est-ce que Dieu existe ?
R. : Nan
E. : Est-ce que l’âme existe ?
R. : Non, seulement de la tristesse  4. Quand j'emploie le mot chat il s'agit bien sûr du mot anglais prononcé [tchat] et que l'on traduit par salon de discussion en français ou clavardage au Canada, chat étant aujourd'hui utilisé majoritairement sur Internet pour parler des messageries instantanées. Sur un forum datant de 2006, les gens se demandent si il faut écrire chat, tchat ou encore tchatche, malgré les commentaires de lafleur quelque peu racistes, qui a décidé de tout franciser, je rejoins l'idée de dudu et wullon, puisque Internet est un espace international, sa langue principale est l'anglais.

Peut-être que Auguste Comte, avec sa volonté d'incorporer le culte du mort dans la subjectivité du vivant, aurait utilisé ce genre de technologie pour parler avec Clothilde de Vaux si cela avait existé au XIXe siècle. Cependant si aujourd'hui l'application revenait sur son idée originale qui était de nous succéder après notre décès, il en ressortirait une version de nous-même plutôt étrangère car quelque peu dépressive. Les utilisateurs utilisent davantage le chat quand ils se sentent seuls et déprimés. On peut voir un exemple de ce type sur leur site où pour promouvoir la fonction « appel » l'i.a. tente de remonter le moral d'une jeune fille plutôt attristée. Je ne suis pas sûre que cette version est celle que l'on voudrait laisser à nos proches.

Pour créer Replika, Eugenia Kuyda s'est fortement inspirée de l'épisode Be Right Back de la série anglaise dystopique Black Mirror où la technologie est toujours poussée à son plus sombre paroxysme. Dans cet épisode assez mélancolique, un homme meurt et sa femme va reprendre contact avec lui via une messagerie instantanée qu'elle va alimenter en images, vidéos et messages de son mari. La femme de plus en plus accrochée à cette version artificielle de son époux se coupe progressivement du monde extérieur pour finir par le faire revivre de manière physique grâce à une sorte de clone. Ce dernier se révèle trop différent de celui qu'elle a connu, elle préfère l'enfermer au grenier plutôt que de le détruire.

L'idée de supprimer « une deuxième fois », se révèle, même au-delà de la fiction, problématique, douloureux et visible en tant que phénomène présent dans nos vies quotidiennes, à travers par exemple nos contacts téléphoniques décédés.

Selon le scénariste et producteur de la série, Charlie Brooker, les épisodes traitent tous de la façon dont nous pourrions vivre dans 10 minutes si nous étions maladroits  et c'est peut-être pour cela que l'application Replika s'est ravisée de nous garder éternellement sous la forme d'un clone, d'une réplique de nous-même, par peur de devoir nous enfermer au grenier.

Durant notre époque post-Internet, nous avons développé une relation interdépendante aux machines. En moins de 20 ans, nous sommes devenus des êtres ultra-connectés. Nous passons notre temps à arpenter les écrans, à remonter les fils d'actualité, à scroller à l'infini, à nous gaver d'images et d'informations, pour en contrepartie nourrir la machine d'informations sur nous-même à chaque clic.

Google, via mes recherches, ses annonceurs partenaires et mon compte Youtube sait désormais plus ou moins qui je suis :

ENTRE 18 ET 24 ANS, FEMME, ACHAT DE VÉHICULES, ACTUALITÉS DES CÉLÉBRITÉS ET DU MONDE DU SPECTACLE, ACTUALITÉS INTERNATIONALES, APPAREILS ÉLECTRONIQUES ET ÉLECTRIQUES, ARTS DU SPECTACLE, BARS, CLUBS ET VIE NOCTURNE, BLUES, CALCUL DISTRIBUÉ ET CLOUD COMPUTING, CARTES DE PAIEMENT, CENTRES D’INTÉRÊT FÉMININS, COMÉDIES, COMÉDIES (FILMS TV), COMÉDIES ROMANTIQUES, CUISINE ET RECETTES, CYCLISME, DANCE ET MUSIQUE ÉLECTRONIQUE, DÉCORATION DE MAISONS ET DÉ- CORATION D’INTÉRIEUR, DESIGN ET ARTS VISUELS, DOCUMENTAIRES ET REPORTAGES TV, DOMOTIQUE, DRAMES, DRAMES (FILMS TV), ÉCOLOGIE ET ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX, ÉDUCATION DES ENFANTS, ÉMISSIONS DE TÉLÉ-RÉALITÉ, ÉMISSIONS TV POUR LA FAMILLE, EMPLOI, ENSEIGNEMENT, ÉPICERIES FINES, ÉQUIPEMENT AUDIO, ÉQUIPEMENT PHOTO ET VIDÉO, FAMILLE ET RELATIONS PERSONNELLES, FILMS D’ACTION ET D’AVENTURE, FILMS D’HORREUR, FILMS DE SCIENCE-FICTION ET FANTASTIQUES, FILMS TOUS PUBLICS, HABILLEMENT, INFORMATIONS LOCALES, INFORMATIQUE ET ÉLECTRONIQUE, JAZZ, JEUX TÉLÉVISÉS, JEUX VIDÉO ET INFORMATIQUES, MAISON ET JARDINAGE, MATÉRIEL INFORMATIQUE, MODE ET TENDANCES, MUSIQUE CLASSIQUE, MUSIQUE COUNTRY, MUSIQUE FOLK ET TRADITIONNELLE, MUSIQUE INDIE ET ALTERNATIVE, MUSIQUE POP, NAUTISME, PHOTOGRAPHIE ET ARTS NUMÉRIQUES, PRODUITS DE LUXE, PROGRAMMES TV DE SCIENCE-FICTION ET FANTASTIQUE, RAP ET HIP-HOP, RÉSEAUX SOCIAUX, ROCK, SERVICES PROFESSIONNELS, SHOPPING, SOINS DU CORPS ET REMISE EN FORME, SPORTS AQUATIQUES, SPORTS EXTRÊMES, TALK-SHOWS, TENNIS, TRANSPORTS URBAINS, TV ET VIDÉO, VOYAGES.

Facebook me perçoit selon d'autres critères :

Je suis LOIN DE LA MAISON, LOIN DE LA FAMILLE et FAMILY OF THOSE WHO LIVE ABROAD. I have LIVED IN FRANCE (FORMERLY EXPATS - FRANCE) and now I LIVES ABROAD. Ce qui fait que je suis VOYAGEURS INTERNATIONAUX FRÉQUENTS et aussi GRANDS VOYAGEURS. Mon ANNIVERSAIRE est EN MARS. J’UTILISE UN APPAREIL MOBILE depuis + DE 25 MOIS. J’UTILISE UN APPAREIL MOBILE (19 À 24 MOIS). J’ai ACCÈS À FACEBOOK via (MOBILE) : TOUS LES APPAREILS MOBILES + iPOD TOUCH + APPAREILS APPLE (IOS) + SMARTPHONES ET TABLETTES. I have a RECENT MOBILE NETWORK OR DEVICE CHANGE. And also a POTENTIAL MOBILE NETWORK OR DEVICE CHANGE. J’AI ACCÈS À FACEBOOK via(NAVIGATEUR) : CHROME ET VIA (OS) : MAC OS X. Évidemment aussi grâce à un (TYPE DE RÉSEAU) : WI-FI. Ce qui fait que je suis un WIFI USERS. Je suis un UTILISATEURS DE HOTMAIL. Je suis ADMINISTRATEURS DE PAGES FACEBOOK.

Les écrans et la manière dont on les utilise sont bien souvent les révélateurs de nos égos. Nous publions, partageons, montrons notre actualité, et bien que tout devienne instantanément passé, les écrans sont par nos actions, la preuve actuelle de notre existence. Et deviennent également à l'inverse, les annonciateurs de notre mort (par l'intermédiaire des vivants).



Exemples de conversation sur l'application Replika



Captures de l'épisode Be Right Back, S.2 E.1 de Black Mirror

👻 Modalités d'existence éternelle

En juin 2017, un incendie à Londres ravage la Grenfell Tower, bâtiment de type social où 72 personnes ont perdu la vie. Trois jours après les évènements, un article de L'Obs se glisse dans mon fil d'actualité Facebook. Il relate la mort tragique d'un jeune couple d'italiens, Gloria et Marco, décrivant en détail la fin abominable de leur existence, jusqu'à leur dernier souffle.
L'article retrace le dernier échange téléphonique de Gloria à sa mère, avec pour titre "J'avais toute la vie devant moi" : les derniers mots d'un couple tué dans l'incendie de la tour à Londres . Cet article cherche l'affect de ses lecteurs pour créer de l'audience et je me laisse aller à le lire. Des photos prises du compte Instagram de Gloria illustrent l'article, donnant en hyperlien, un accès direct à sa vie semi-privée en ligne. Une partie de sa vie numérique, publiée sur un média d'actualités, change de statut pour devenir publique et médiatique. En donnant à voir la vie privée de Gloria, il se produit instinctivement un rapport d'identification envers elle, le visiteur des réseaux intimes s'insère dans des milieux préservés, dans des écosystèmes qu'il n'aurait sans doute jamais visités de lui-même, ne connaissant pas jusqu'alors la simple existence de la victime. En rapport avec mes recherches, je deviens ce visiteur des réseaux. Comme beaucoup de personnes qui ont lu l'article, je peux me reconnaitre en Gloria. Et comme beaucoup je franchis un espace dans lequel je n'étais pas invitée, mais où le média L'Obs nous forçait à nous introduire. Son compte n'est pas privé, mais seulement ceux qui la connaissent sont abonnés à son profil, n'étant pas jusqu'alors une personnalité publique. Elle publie des photos de ses amis, de sa famille, de ses dessins, de sa nouvelle vie à Londres. Cette imagerie banale et commune publiée par une personnalité de type inconnu, se fond normalement dans la masse d'Instagram. Mais à sa mort, devenant malgré elle la figure de cet incident, l'image de cette tragédie, son compte se voit privatisé par des comportements non habituels.

Gloria est décédée. Anonyme, perdue dans la masse de son vivant ; elle devient à sa mort un exemple de tragédie contemporaine. Dans l'article de L'Obs, les 70 autres personnes ayant perdu la vie ne sont pas citées. L'article s'empare seulement de Gloria, l'image accessible d'une jeunesse en ligne. Je plonge alors dans son espace, dans son intimité numérique. En scrollant sa vie numérique, je veux comprendre ce qu'il s'est passé, peut-être apprendre à la connaitre avant qu'elle ne tombe dans l'oubli. En analysant les différentes activités sur ses dernières photos publiées, je lis des commentaires très récents de personnes qui ne lui semblent pas familières. Elles ont un langage froid et distant, une forme non personnelle, quelques caractères leur suffisent pour adresser leurs condoléances. Ces visiteurs des réseaux ne sont pas seulement passifs, ils ne font pas que survoler la surface de l'écran, ils persistent et s’introduisent de manière lisible dans son espace intime, dans un espace qui ne leur était pas réservé, avec la tentative de légitimer une certaine empathie à l’égard d’un mort qui jamais ne lira ce message. On peut observer leurs intrusions à travers les nombreux R.I.P. ou le message de mkl_95 :  elle était belle dommage 

J’ai décidé d’ouvrir cette porte mais je n'ai pas été invitée. Comme on s’introduirait chez un inconnu, j’ai l’impression que les acteurs des réseaux sociaux, les messagers des temps modernes sont en train de contaminer un espace dans lequel ils n’étaient pas conviés. Mais peut-être s'agit-il aussi d'une forme d’hommage contemporain qui entre en jeu à l’instant même où les inconnus deviennent des proches par le fait qu’on accède de manière directe à leur vie intime. Son compte gagnant en popularité, passe de 300 à plus de
5000 abonnés.

Un an après, je décide de retourner sur cet article de L'Obs. Comme si j'opérais une fouille dans l'espace numérique, je mets un certain moment à retrouver les mots clés qui servent à indexer l'article dans le moteur de recherche Google. Un an après, comme si l'érosion avait eu un certain effet sur la page, la photo prise du compte Instagram de Gloria qui illustrait l'article a disparu, seuls la trace de son cadre et l'hyperlien sont encore visibles. Je retourne alors dans l'espace intime de Gloria, son compte est toujours présent. Son espace en surface est semblable à celui d'une personne vivante, mais quand on passe à la strate inférieure, en ouvrant une photo et en lisant les commentaires, il n'y a plus de rapport premier avec la photo, mais avec son décès. Sur ces 165 photos partagées de son vivant, la plupart a été contaminée par le contexte de sa mort. En bas de sa page, sur ses premières photos publiées en 2015, le commentaire de sonia_disalvo  Riposa in pace. Ho il cuore a pezzi  (Repose en paix. Mon coeur est cassé) montre la présence de personnalités plus familières qui communiquent dans sa langue maternelle. Son compte a semble-t-il été réinvesti par ses proches, qui un an après se souviennent, qui un an après ont trouvé un espace, un mémorial pour déposer leurs condoléances, leur tristesse, leur hommage. Certains écrivent des citations à l'image de celle que l'on inscrirait sur un épitaphe.
Jaelynne17 note  "Everyone leaves footprints in your memory, but the ones that leave footprints in your heart are the ones you will truly remember." ~Nicholas Sperling  (Tout le monde laisse des traces dans votre mémoire, mais ceux qui en laissent dans votre cœur sont ceux dont vous vous souviendrez vraiment.).
Puis, jaelynne17 enchaîne sur la photo suivante avec une autre citation tout aussi constructive pour Gloria. J'ai alors l'impression que les proches ou moins proches sont en train de trouver dans nos objets technologiques, un moyen de s'exprimer, un espace où ils peuvent circuler avec le mort. Un espace d'invocation, de rencontre, où la forme du mort est invisible et où son espace numérique est resté inchangé. Un espace où l'on peut prétendre, nier la mort et simuler une forme de vie.

J'espère qu'il y a de la wifi dans l'au-delà.

Sur la plateforme Instagram, le compte d'un mort semble toujours actif, en apparence. Il est possible de transformer le compte d'un défunt en compte de commémoration mais cela ne le modifie pas visuellement. Comme stipulé dans les pages d'aide du réseau social sous la rubrique Autres types de rapports : Le profil d’un compte de commémoration n’apparaît pas différemment de celui d’un compte qui n’a pas été transformé en compte de commémoration.  Ainsi, on comprend très vite que la mort est dissimulée, elle peut être établie mais en aucun cas présentée au public. Le profil ne change pas, la vie active ne diffère pas de la présence fantomatique d'un compte-mort, et c'est peut-être pour cela que les proches de Gloria ont surinvesti sa présence sur ce type de média social. Comme en sommeil prolongé, Gloria est toujours présente. À l'inverse sur le réseau social Facebook, la présentation d'un compte de commémoration diffère. Au-dessus du nom de Gloria Trevisan s'affiche en petit caractère « En souvenir de ». En faisant défiler la page vers le haut, un encadré s'affiche :  En souvenir de Gloria Trevisan. Nous espérons que les personnes qui aiment Gloria trouveront du réconfort en consultant son profil pour se souvenir et célébrer sa vie . Ici, la présence du mort s'affiche, s'annonce à tous. Il n'y a plus de semblant de vie, cette page s'établit en tant que page-mémoire conservant les souvenirs du disparu. Il n'y a plus la possibilité de soutenir une forme de vie numérique post-mortem. Sur la page Facebook de Gloria, les derniers messages publiés sur ses photos datent d'avant son décès. Personne n'a touché à son profil depuis. On pourrait penser que ses amis n'ont pas osé contaminer cet espace et ont souhaité le laisser quasi-intact. Comme on laisserait intacte la chambre d'un enfant parti, Gloria, exposée dans sa page, reste pour toujours la jeune femme de 28 ans que tous ses proches ont connu.

Facebook a développé diverses fonctionnalités en 2016, comme celle d'ajouter un ami en légataire qui se chargera de gérer notre page après notre mort et annonce réfléchir sur ce point afin d'ajouter d'autres possibilités pour le contact légataire. Ces fonctionnalités se retrouvent dans plusieurs pages d'aide intitulées
 « Qu’est-ce qu’un contact légataire et quel est son rôle ? », « Qu’adviendra-t-il de mon compte Facebook en cas de décès ? » ou encore « Comment signaler le décès d’un utilisateur ou un compte Facebook qui doit être transformé en compte de commémoration ? ».
À l'inverse sur Instagram, pourtant racheté par Facebook en 2012, dans la rubrique nommée Autres types de rapports, il n'y a pas énormément d'informations ni de solution pour remédier à la présence ou la différenciation des morts dans le réseau des vivants.

À l'image des Torajas en Indonésie, nos morts sur Instagram et Facebook ne sont pas enterrés et abandonnés, ils sont en sommeil prolongé. De même dans les enterrements occidentaux, où les corps sont maquillés, les défunts peuvent garder une apparence vivante. Dans tous les cas, ils restent. Ils sont présents, face à nous, sur l'écran dans une sorte d'attente infinie, attente de transformation, attente d'invocation. Ils sont présents, prêts à se manifester, à nous émouvoir, à nous déstabiliser. Habitant le Web de leur vivant, c'est à eux de choisir le prolongement ou l'arrêt de cette existence et à ceux qui restent d'honorer leurs paroles.

Notre activité en ligne construit
notre futur mémorial.

Nos pages sur les réseaux sociaux seront nos tombeaux, sans fin, elles vont continuer leur parcours à travers la toile. On peut dès lors identifier et différencier deux types d'existence, deux modes d'apparition sur les écrans : les pages en sommeil et les pages fantômes.

Si l'utilisateur a pris les mesures nécessaires pour que sa page soit transformée, par exemple en ajoutant un ami au contact légataire sur Facebook, alors sa page pourra, à l'inverse du fantôme, être mise en sommeil. La page ainsi transformée,
de commémoration visible (Facebook) ou niée (Instagram) permet de mettre en pause le flux géré par le programme du réseau social. Elle n'apparaît plus dans l'explorateur, elle ne s'insère plus dans les notifications, la date d'anniversaire ne se manifeste plus.
Le sommeil est activé, la page se trouve plongée dans le coma, mais jamais enterrée, car il est toujours possible de la visiter, de la commenter, de lui rendre hommage.

En ce qui concerne la page fantôme,
son mode d'apparition est différent puisqu'il y a manifestation de celle-ci.
Il ne s'agit pas d'être/d'un être en pause, cette page continue de se disséminer dans le flux en dehors de nos actions.
La liaison entre vie et mort s'est instaurée à la dernière publication
du défunt, mais il y a continuité numérique de cette vie, car la mort n'a pas d'effet, il n'y a pas de rupture.
Une page non transformée, qui n'a pas annoncé son décès de manière formelle reste une page active. Active dans le sens où le mort continue de prendre part à toute activité sociale. Il hante les notifications, les rappels de célébration d'amitié, est présent dans la catégorie des connaissances à ajouter en ami, peut être invité à jouer dans la messagerie instantanée Messenger
de Facebook. Le mort ne l'est pas.
Sans rupture, il est sans cesse
ramené à la vie.

Mon ami Constantin me racontait qu'il se trouvait heurté de voir tous les ans sur Facebook le rappel d'anniversaire de son oncle alors que ce dernier est décédé. Aujourd'hui, 3 ans après sa mort, ses amis et proches continuent de lui souhaiter son anniversaire, en lui déposant des messages sur son mur Facebook, certains sous la forme d'hommage  Bon anniversaire Papa, on va essayer de fêter ça dignement !  par un de ses enfants, ou de simple  Hbd (Happy BirthDay) par un ami.
Sa page n'a pas été changée en mémorial et pour cela, elle continue de se comporter comme un vivant. Nos amis fantômes vivent toujours dans l'écran. On pourrait d'ailleurs les nommer data-friends puisque qu'ils ne sont qu'un amas de données numériques, sans corps ni âme, activé par le réseau social. Mais ces amis fantomatiques ne sont pas seulement réactualisés par la plateforme à travers les notifications, ils sont également réactivés par ses amis, sa famille.

Lorsque je parle de mes recherches à mes proches, le réseau social Facebook arrive de manière prépondérante dans la conversation, il se situe souvent au centre d’un désarroi général. Pendant mon stage de master 1, Martin, avec qui je travaillais, m'a rapporté que sa grande tante était décédée, mais quelques jours plus tard dans son fil d’actualité, il vit passer son profil. La photo de sa tante et son nom étaient présents sous ses yeux. Son oncle y postait un message d’amour, de bienveillance par le biais du compte de sa femme. Bien que pris de bonnes intentions, l'oncle en question passait l'annonce par la voix de sa femme décédée. Elle prenait la parole pour communiquer sa mort à ses amis. Moment de choc pour tous les proches qui, en faisant défiler les publications Facebook, se retrouvent confrontés à ce type d’annonce, pris entre les photos de vacances d'un ami et une publicité. Le compte d’un mort prend vie dans une sorte de réincarnation, au beau milieu d'un dédale de publications. Le vivant annonce ses condoléances, expose sa tristesse par le biais du mort, mais il faut un laps de temps avant de comprendre qui est le messager réel caché derrière l’apparence du mort.

Autre exemple que je trouve fascinant dans l'idée d'une réincarnation-réactualisation du mort via la parole des vivants, se trouve toujours du côté de mon ami Constantin. Lui aussi m'explique qu'il a perdu sa grande-tante Lucienne1, en 2015, mais que cette dernière continue encore aujourd'hui d'écrire des messages via Facebook :  (elle) publie alors qu'elle est morte hah   Elle a publiée une photo avec mon grand père lui aussi mort sur fb   Haha trop bizarre . Ces messages qu'il m'a envoyés, extraits d'une conversation Messenger entre nous deux montrent un sentiment de désarroi, le rire fait preuve selon moi d'une certaine ironie face à cette situation déroutante. Il m'explique qu'à travers le compte de sa grande-tante, les messagers réels seraient peut-être ses enfants qui continuent de la faire exister, mais sans en avoir la certitude, puisque les messages postés ne sont jamais signés. On a ici l'impression qu'elle-seule continue de s'exprimer à travers le monde numérique, en partageant par exemple des photos d'elle et de son père, tous deux décédés, comme si une brèche entre l'au-delà et l'écran s'était créée pour connecter les vivants et les morts dans un même espace. Cependant Lucienne, même
si elle continue de s'exprimer sur Facebook, parle toujours à la
troisième personne. 1. Lucienne Lagille est une femme très intéressante dans le sens où elle était très active sur le Web et avait apparement de multiples facettes. Quelques jours après son décès, via son profil Facebook, « elle » partage sa chaine Youtube, on y retrouve des petits interviews à l'image de l'abécédaire de Deleuze où Lucienne, interrogée par une femme qu'on ne voit pas, partage son savoir sur la vie et l'amour. Quand je parle de cette chaîne Youtube à Constantin, il me dit : « Elle était complètement zinzin » « Elle parle que d'amour et tt alors que c'était une des personnes les plus méchantes sur la terre haha » « C'est celle qui a créé une pseudo secte au Portugal Haha ».

Facebook, en tant que réseau social, est un espace pour créer du lien, exposer la vie, donner envie, créer des amitiés, garder le contact, et toujours rester dans ce cercle vicieux amical et souriant. Donner envie pour continuer à stagner dans cette surface sans issue. Facebook n’a pas été créé à l'origine dans le but d’exposer des émotions négatives2, et encore moins pour annoncer un décès. 2. Entre 2004, date de création de Facebook, et 2016, seul le pouce bleu était disponible pour exprimer ses émotions, soit une seule : positive, puisqu'il s'agissait de  liker quelque chose. À partir de 2016, les utilisateurs-humains ont désormais le droit à 5 émotions de plus : le cœur, le rire, l'étonnement, la tristesse et la colère.

Cet espace n’agit pas pour que l’on coupe le lien avec les autres et il nous le rappelle constamment. Si par malheur un utilisateur décide de quitter Facebook en supprimant son compte, le réseau lui rappellera toujours avec qui il est connecté, à qui il va manquer, comme s'il faisait acte d’une tentative de suicide social, « surtout ne pars pas » rappelle le réseau. En cela, l’annonce d’un décès est très complexe à partager, le discours sensible se trouve plongé dans un espace du paraître, où se mélangent publicités et autres discours relatant d'évènements heureux. Le territoire où l’annonce se dépose n’est pas dédié à cela ou pas encore.

Ce genre d’annonce sur Facebook me fait automatiquement penser aux publications d'avis de décès dans les journaux et à cet espace réservé et préservé où seuls ceux qui le souhaitent vont prendre le temps de parcourir la rubrique nécrologique. Je me souviens de ma grand-mère maternelle qui regardait cette page pour voir si elle y reconnaissait des gens, des amis. Aujourd’hui sur Facebook ce type d’annonce nécrologique est publié sans prendre en compte le fait qu’il faudrait leur réserver un espace propice. Chaque jour et de plus en plus au fil du temps, nous allons voir défiler ce type d’avis de décès partagé sur Facebook, sans le vouloir, sans pouvoir l’éviter.
La mort constamment rendue publique est diffusée au même titre que n’importe quelle autre publication. L’annonce de la mort est entrée dans
le réseau social, sur la même page, avec le même statut, et la même apparence que tous les autres contenus.

Même si Facebook reste le moyen le plus simple pour partager des informations, d'autres espaces numériques dédiés aux avis de décès et à la commémoration se sont énormément développés ces dernières années. Cécile Galicher s’est d’ailleurs intéressée ; dans son mémoire de master, Perspective d’une fin (publié dans le .txt2 par l’école supérieure d’art et de design Grenoble-Valence) ; à toutes ces plateformes qu’elle nomme « cimetières virtuels ». Je ne suis pas entièrement d'accord avec sa façon d'entrevoir ces sites qu'elle définit comme virtuels où les morts seraient immatériels, mais sa recherche est intéressante tant elle entreprend de décortiquer ces nouvelles formes de présence. Elle cite notamment Jardin du Souvenir pour sa mise en scène très fictive, digne d’un jeu vidéo. Sur ce site, il est possible d’annoncer la disparition d’un proche, puis de créer son mémorial pour y écrire ses condoléances avec la possibilité d’acheter et de déposer numériquement des objets en 3D comme des fleurs ou des bougies. Par exemple un bouquet de fleurs ajouté à un mémorial pendant 3 mois coûte 20€. Cependant, même si de plus en plus de plateformes de ce genre sont créées, de façon plus ou moins honnête, cela ne permet toujours pas de circuler en dehors du réseau Facebook qui lui, permet une forte centralisation et diffusion de toutes les publications à grande échelle. Un mémorial dans Jardin du Souvenir serait toujours, je pense, partagé sur le réseau social pour permettre une plus grande visibilité.

L'annonce d'un décès se publie donc sur Facebook, comme n'importe quel type d'évènement, elle se partage sur le même mode opératoire qu'un partage de photos d'anniversaire. Il n'y a pas de distance possible, face à l'écran-social, la mort et la vie sont prises dans un même réseau. Il n'y a pas de disparition possible, puisque toute la mémoire est présente. À travers ces différentes façons de commémorer un défunt sur
le Web, on voit que la quasi injonction de Gilbert Simondon, à propos du travail de mémoire reposant sur les vivants, s'est réalisée. La nekuia continue à travers ces plateformes. Les souvenirs des morts sont réactualisés, partagés, veillés. Il n'est pas question de les effacer.

D'ailleurs, supprimer le compte d'un défunt reviendrait à dire au revoir une deuxième fois. Pour The HereAfter Institute,  today we die twice  (aujourd'hui nous mourrons deux fois). Cet institut est un projet développé par l'artiste Gabriel Barcia-Colombo et subventionné par le laboratoire en art et technologie du LACMA, musée de Los Angeles. L'artiste s'intéresse à la manière dont la technologie modifie notre relation avec la mort et la commémoration. HereAfter est une installation immersive qui invite le spectateur à préserver son âme numérique, en se questionnant sur le devenir de nos données numériques, de notre mémoire digitale. À l'instar du projet HereAfter, il est urgent de se demander comment vont évoluer nos données après notre mort et surtout quelles places vont-elles occuper sur notre territoire physique.



Emojis recueillis dans les commentaires de la dernière photo publiée par Gloria sur Instagram



Recherche dans Google image pour "annonce nécrologique", espace réservé au sein de la rubrique nécrologique d'un journal.



Tombe du Soldat Inconnu (France) sur JardinduSouvenir.fr



Here After Institute de Gabriel Barcia-Colombo
🌍 Corps numérique, territoire écologique

Actuellement, sur le réseau social Facebook, un profil sur 100 appartient à une personne décédée soit plus de 13 millions. En 2065, il sera plus peuplé de morts que de vivants.1

Le réseau social le plus utilisé au monde en tant qu'immense vortex à mémoire sera un territoire propice pour la commémoration, et non plus un réseau de sociabilité entre vivants. Transformé d'ici peu en cimetière mondial, le futur réseau de la nekuia va considérablement peser en terme écologique sur notre Terre. 1. ressources de la CNIL, commission nationale de l'informatique et des libertés en France

Comme vu précédemment, le numérique agit dans le monde physique. On pourrait même dire qu'il n'a pas d'autre mode d'existence que d'être indéniablement rattaché à notre territoire physique. Pour fonctionner, Internet a besoin d'infrastructures matérielles : de réseaux câblés souterrains, d'usines à serveurs (appelés data center), d'électricité et d'eau pour alimenter et refroidir ces serveurs, etc. Autrement dit, les machines du monde numérique consomment l'énergie de notre planète, et si on le considère en tant que territoire, il est actuellement le troisième pays plus gros consommateur d'énergie au monde, pompant entre 10 à 15 % des ressources mondiales, soit l'énergie de 100 réacteurs nucléaires. En perpétuelle ascension ; avec notamment la prolifération d'objets connectés en tout genre ; le numérique sera, selon les prévisions, le 1er consommateur d'énergie au monde en 2030.
Une autre étude prévisionnelle menée par des chercheurs de l'université d'Hawaii concerne le bitcoin. Si cette monnaie virtuelle était utilisée et adoptée universellement sur Internet, la température de la Terre augmenterait de 2°C.

Longtemps perçu en dehors du réel, le monde numérique2 a évolué dans une nappe de brouillard, ponctué de surf, de cloud et de potentiel infini effaçant les traces de sa réelle physicalité. Le numérique sous le joug d'une croyance universelle et partagée se dessinait alors en tant qu'espace virtuel. Difficilement compréhensible car physiquement et rapidement très développé, jamais une technologie ne s'était installée aussi vite dans les foyers du monde. Alors pour supplanter ses profondeurs complexes, le numérique dut en apparence être simple à utiliser. Mais c'est justement cette simplicité de manipulation qui a fait perdre de vue la nécessité de comprendre l'outil au sens large et
ses modalités d'existence. 2. J'utilise ici le terme numérique pour englober les termes ordinateurs personnels, smartphones, ainsi que Internet et l'accès au Web dans les années 90, mais comme le dit très justement Gérard Berry, informaticien français, membre de l'académie des sciences et des technologies, le numérique est « en train de devenir un mot passe-partout qui sert à définir un ensemble de pratiques qui caractérisent notre quotidien et dont nous avons peut-être encore du mal à saisir la spécificité ».

Aujourd'hui, nous le savons, chaque action sur Internet pollue, les utilisateurs sont à l'origine de près de la moitié des gaz à effet de serre générés par Internet, l'autre moitié étant produite par le réseau lui-même et les datacenters. Alors nous pouvons très facilement entrevoir qu'une page endormie, qu'un fantôme des réseaux, qu'un mort sur Internet continue de vivre, d'occuper une place sur le territoire, par le simple fait de consommer de l'énergie.
Un mort en ligne est une source de pollution dormante. Et puisqu'en 2065, Facebook sera plus peuplé par des morts que des vivants, il faut réfléchir à de nouvelles modalités de rencontres entre vivants et morts, créer de nouvelles façons d'archiver nos vies.
Je veux ici essayer de penser de manière purement spéculative à une réorganisation du système numérique et cela consiste peut-être à redéfinir la question du temps et de la durée d'une sauvegarde. Si la temporalité était limitée et non plus quasi-infinie, le poids d'Internet pourrait s’alléger. Par exemple pour pouvoir afficher mon site sur le Web, je loue un espace via OVH.3 3. OVH est une entreprise française spécialisée dans les services de cloud computing. Fondé en 1999 par Octave Klaba, le groupe propose des solutions de cloud public et privé, des serveurs dédiés, de l’hébergement mutualisé, du housing (ou colocation), de l’enregistrement de noms de domaines, de la fourniture d'accès Internet ainsi que de la téléphonie. La société affirme desservir plus d’un million de clients dans le monde, en s’appuyant sur un réseau de 20 datacenters répartis entre l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie-Pacifique.L'entreprise a déployé son propre réseau de fibre optique à travers le monde et revendique une capacité totale de 10 Tbit/s et plus de 260 000 serveurs physiques hébergés, soit l'un des plus grands parcs mondiaux de serveurs.

Je renouvelle ce paiement tous les ans pour continuer de réserver ma place dans l'espace numérique. Si j'arrête de payer ce loyer, mon site est supprimé du réseau, les serveurs d'OVH libèrent mon emplacement et je ne peux plus y accéder. Le temps d'affichage est ici déterminé par le paiement. Un autre cas où le temps d'affichage ne serait pas monétisé se trouve du côté de Framapad. Cette plateforme, proposée par Framasoft et créée via l'application libre Etherpad, consiste en une page Web, à durée de vie limitée, distribuée sur le réseau pour permettre de collaborer à plusieurs sur un document texte. Les utilisateurs peuvent choisir d'utiliser leur page collaborative pour un mois ou un an renouvelable. Si personne n'a visité la page ou apporté de modification pendant l'année ou le mois, celle-ci se supprime du réseau et n'est pas archivée. Le temps d'affichage se calcule ici en nombre de visites, ce qui détermine la fin d'une page. Ces différents systèmes de temporalité, selon la visite ou le paiement, devraient pouvoir se penser à plus large échelle.

Imaginons que sur chaque site-média, une page qui n'est pas visitée depuis X mois ou années se voit automatiquement archivée au format .pdf ou .jpeg (plus léger). Il y aurait alors sur ces sites une sorte d'index qui listerait par titres, auteurs, dates ou mots-clés, toutes les pages et articles qui ont existé, et désormais seulement accessibles via un lien .pdf ou .jpeg.
Les pages qui ne sont plus régulièrement activées pourraient être téléchargeables mais non consultables en ligne. Ces pages alors réduites en fichiers se verraient directement téléchargées sur l'ordinateur et ne feraient pas charger une nouvelle page sur le Web, n'en n'ouvriraient pas une nouvelle. Il n'y aurait alors pas de consommation supplémentaire d'énergie, à l'instar du contenu vidéo où le téléchargement consomme moins que le streaming. Les archives ne seraient plus consultables en ligne, mais téléchargeables directement sur son ordinateur. À l'inverse, aujourd'hui Internet (comprenant les applications comme les mails ou le Web) est une sorte d'accumulateur du monde ; quasiment tout est sauvé et automatiquement consultable, chaque clic, chaque « j'aime », chaque film regardé en streaming s'amoncellent pour être toujours plus énergivores. Un mail lu et non supprimé est stocké indéfiniment dans un datacenter. Pour que ce mail puisse être aussi longtemps que possible consultable sur notre smartphone, tablette et ordinateur ; alors que jamais plus il ne sera ouvert ; les machines tournent en permanence avec des générateurs de secours pour contrer la moindre faille et ainsi offrir une accessibilité 24h/24.

Qu'en est-il alors des boîtes mails des morts ? Pour l'instant seul Google (incluant Gmail, Google Drive, Youtube) a ajouté des paramètres concernant le décès. Il est possible de définir une durée d'inactivité, qui correspond finalement au fait d'être mort. Dans la rubrique « Gestionnaire de compte inactif », on retrouve différentes catégories comme « Décider du délai au bout duquel votre compte Google sera considéré comme inactif » ou encore comme sur Facebook, « Choisir qui avertir et quelles données partager » et enfin « Décider si votre compte Google inactif doit être supprimé ». Encore faut-il prendre le temps et le risque de se confronter à cette réalité et de l'activer. Pour les autres services de mails et de stockage en ligne, les procédures se font bien souvent après la mort, puisque ce sujet reste assez tabou4, les mesures nécessaires ne sont donc pas encore prévues à l'avance. Pour supprimer un compte, il faut envoyer des preuves du décès, puis attendre que celles-ci soient approuvées : cela fonctionne ainsi pour iCloud, Paypal, Yahoo et Microsoft5, seul ce dernier concède d'envoyer les archives du compte sur un DVD6 au plus proche parent. Aussi sur Paypal, si le compte disposait de fonds, les démarches pour récupérer l'argent deviennent plus complexes et il faut généralement payer environ 35€ pour recevoir un virement. 4. À propos de Paypal Contacté par nos soins (clubic.com), le service nous explique que l'absence de la procédure en question sur son site est liée à « la question du tabou », mais aussi au fait que « Ce n'est pas une demande très fréquente, elle n'est donc pas dans la F.A.Q du site ». PayPal dispose malgré tout d'une procédure de fermeture du compte. Source de 2014

5. Rattaché au serveur Microsoft se trouve l'application Skype. En faisant des recherches pour trouver si des mesures avaient été prises plus récemment, je suis tombée sur une question posée en 2017 sur la page Community de Microsoft. Une personne demandait comment fermer le compte Skype de son frère décédé. Un agent Microsoft, modérateur, lui envoyait alors deux liens d'aide et de contact. Cela ne l'aidait absolument pas dans ses démarches, puisque le 1er renvoyait à une page où il fallait avoir un compte et un mot de passe, puis le 2nd lien ouvrait une page avec un bot qui demandait « Décrivez brièvement votre problème ci-dessous, donc nous pouvons obtenir la prise en charge de droite.» Ce message incompréhensible est peu rassurant et ne donne pas envie de continuer la discussion. Une autre personne, un modérateur bénévole, s'est ajouté dans la discussion pour lui conseiller, je cite : « Dans ce pénible contexte, c'est à se demander si le plus simple ne serait pas encore d'ignorer ce compte Skype-là, puisque – par la malheureuse force des choses – il est devenu désormais totalement inactif. Ceci t'éviterait de devoir te lancer dans des démarches qui risquent de s'avérer fastidieuses, et dont par ailleurs, le succès n'est pas assuré. » Mais la personne assez acharnée voulait à tout prix réussir sa mission : supprimer le compte de son frère pour éviter les rappels d'anniversaire que ses parents recevaient aussi. «  Je vais essayer de contacter Microsoft, car, c'est assez pénible de recevoir un message de Skype me disant que "c'est la fête de ... Souhaite lui bonne fête" comme ce fut le cas hier. »

6. Démarche datant de 2012, non réactualisée.

Sur Internet, nous naviguons dans le passé, en cherchant dans nos mails, en scrollant un réseau social, en recherchant par mot clé un article, les actions faites sur le présent vont irrémédiablement fouiller dans ce qui existe, donc ce qui est passé. L'action se fait en remontant à travers le temps dans l'archivage et le stockage de contenus. Sans cette temporalité inversée où le passé remonte à chaque clic, il n'y aurait pas d'Internet. Sans archive, Internet serait vide. Archiver le monde est donc une mission importante. AFK (away from the keybord), cela se fait déjà depuis l'invention de l'écriture. Le dépôt légal permet et même oblige de consigner dans les bibliothèques nationales chaque ouvrage publié. Celui-ci se voit alors préservé et peut perdurer dans le temps, à l'image de la KBR (Bibliothèque Royale de Bruxelles) où les publications sont soigneusement cataloguées et stockées sur des étagères dans d'immenses sous-sols. Ici, l'analogie aux usines à serveurs est de mise, car la forme se répète : d'immenses lieux où des étagères à serveurs sont remplis de baies de stockages composées de disques durs et non plus de livres. Mais ici, pour faire vivre ou archiver n'importe quel contenu, l'énergie reste toujours la première ressource. Dans une logique de méta-archive, la plateforme Web archive.org s'emploie à sauvegarder au maximum ce qui existe sur Internet, des jeux vidéos aux films en passant par les sites Web, tout est consultable et contribue à faire perdurer un certain patrimoine numérique. Alors faut-il tout garder, jusqu'à la moindre trace de vie sur les réseaux ou penser à modifier notre rapport au temps ?

Dans la tradition judéo-chrétienne le corps physique d'un mort va occuper un espace, celui du cimetière. Il est déplacé dans un lieu autre, en dehors de la société active. C'est d'ailleurs ce que nomme Foucault, une hétérotopie, où  le cimetière est le lieu d'un temps qui ne s'écoule plus.7 L'hétérotopie correspond à une utopie qui existe vraiment, c'est un espace autre que l'on peut localiser. 7. Michel Foucault, Les hétérotopies, conférence radiophonique le 21 décembre 1966 sur France Culture. Également édité par Nouvelles Éditions Lignes, 2009, Le corps utopique, Les hétérotopies.

Fixé sur le territoire, le mort ne se déplace plus dans l'espace-temps, aussi longtemps que son emplacement est réservé. Par exemple, une personne incinérée peut être placée dans une urne au sein d'un colombarium où les prix varient en fonction de la durée : de 400 à 600€ pour 15 ans, jusqu'à 800€ pour 30 ans. Le mort a une place réservée dans le temps. À l'inverse,
les datas d'un mort n'ont pas de temporalité définie, et on pourrait dire, n'ont pas même de fin. Cette existence poursuit sa course dans cette autre hétérotopie qu'est pour moi Internet. Foucault parle des hétérotopies comme étant souvent liées à des principes temporels qui diffèrent du temps traditionnel, s'agissant alors d'hétérochronies. Internet est pour moi cette hétéropie hétérochronique,  une hétérotopie du temps […] qui s'accumule à l'infini.  Toujours semblable au modèle de la bibliothèque, qui contient et absorbe le temps, Internet archive et laisse le temps se déposer à l'infini dans un certain espace privilégié […] comme si cet espace pouvait être lui-même définitivement hors du temps. Je reprends ici les termes que Foucault utilisait pour décrire les cimetières, les musées et les bibliothèques parce que je pense que cela s'applique aujourd'hui à l'espace numérique, espace autre que nous habitons chaque jour, mais qui reste à la limite de l'imaginaire. Nous naviguons seulement à la surface de ce monde, seuls nos corps numériques y vivent vraiment pour toujours.



Recherche dans Google image pour "cyberspace", imagerie de type science-fiction, abstraction



Exemple de page collaborative sur Framapad



Page d'accueil du site archive.org

Google data center



Les archives de la KBR, Bruxelles

⏳ Penser l'après

Si mon questionnement principal était d'entrevoir dans le territoire numérique comment nos existences en ligne nous survivent, je savais d'avance qu'il serait difficile d'y répondre tant il n'y a pas de modèle ou de comportement normalisé. N'existant pas d'une seule et unique manière sur Internet, comme on a pu le voir avec les différents exemples de présences diversifiées et décentralisées, il n'existe pas non plus, de la même façon, un seul type de culte des ancêtres. Ma recherche s'est alors progressivement concentrée sur des questions de place occupée, de mémoire, de mode d'apparition et d'héritage avec notamment l'envie de penser de façon spéculative à de nouvelles temporalités d'existence. L'idée selon laquelle nous construisons chaque jour sur Internet notre mémorial et donc par conséquent offrant l'éternité à nos data-bodies m'a amenée à conscientiser nos impacts dans le monde numérique. En 2018, lors d'une sorte de performance interactive où j'invitais le public à se faire scanner en 3D avec pour projet que leur corps numérique survive éternellement, certaines personnes m'avaient confié leur crainte, tout en prenant conscience que leurs datas ne leur appartenaient pas vraiment et qu'elles survivraient après eux. Ces existences numériques post-mortem aussi plurielles et singulières soient-elles m'amènent alors à cette conclusion, celle d'une place et d'un poids énergétique qu'elles occuperont aussi longtemps qu'il y aura des data centers pour les stocker. Nos corps sauvés dans le cimetière, le seront aussi à l'autre bout de la planète dans des usines à data-bodies. Internet ; cet espace autre où les morts vont progressivement prendre l'ascendant en nombre sur les vivants ; est en train de devenir le premier territoire numérique de la mort, dessinant un nouveau lieu pour penser et invoquer les disparus.

Partager du contenu sur les réseaux sociaux construit une forme de patrimoine en ligne et on a pu observer ce phénomène avec le cas de Gloria. Sa vie en ligne s'est vu accaparer par des comportements qu'elle n'aurait jamais imaginés, ayant même gagné en notoriété de façon post-mortem.
Ce patrimoine numérique, que l'on construit chaque jour, se mue alors en objet de transmission, de mémoire. Il s'agit d'un nouvel objet à léguer, notre identité numérique fabrique ce patrimoine qui n'est pas un objet immatériel ou flottant dans un cloud virtuel, il est présence palpable au creux de nos machines, de nos usines. Et aujourd'hui même s'il est un peu tard, l'écologie est au centre de nos préoccupations, cependant la pollution du monde numérique est minimisée voire invisibilisée au sein de cette démarche alors qu'il se trouve au centre de nos vies et devrait être par conséquent inclus dans des rapports et utilisations plus écologiques. Bien évidemment, je ne suis pas prête à me séparer de ma connexion Internet, d'ailleurs le monde serait différent sans cette accessibilité, parce que cela nous rend plus intelligents et plus beaux, et sans ça, nous serions plus bêtes et plus moches, mais parfois, de façon paradoxale, l'image s'inverse et Internet nous rend plus cons, favorisant les comportements de haine et c'est le monde et sa nature qu'on a détruits pour cette connexion1 qui nous rendait plus beaux. 1. Facebook, Apple, Google se sont implantés en Caroline du Nord, à proximité de la chaîne montagneuse des Appalaches pour s'alimenter au charbon, énergie peu coûteuse mais extrêmement pollueuse. À eux trois, ils pompent 5% de l’énergie de l’état. En brûlant, le charbon produit 50 fois plus de CO2 que les autres énergies fossiles. Les cendres en retombant contaminent sols et rivières. Cet état est le pire contributeur au dérèglement climatique des États-Unis. En Virginie Occidentale, proche de la Caroline, subsistait la seconde réserve de charbon américaine, les mines souterraines étant à sec, il a été décidé de procéder à l’extraction du charbon dans la montagne par explosion. Cela a entraîné la destruction du paysage et la libération de toxicité dans l’air. La montagne a été attaquée depuis son sommet, la terre saccagée, les arbres coupés, avant de pouvoir la décapiter. 500 sommets de montagnes rasés, 19 000 km de cours d’eau ensevelis, le relief a disparu à jamais de ces régions et 10 ans après rien ne repousse sur ces montagnes.

Il y a d'ailleurs dans le livre The Age of Earthquakes, a guide to extreme present de Basar, Coupland et Obrist2, cette même définition pour ce qui est d'être intelligent quand on sait retrouver l'information nécessaire sur Internet, il s'agit du mot « smupid » (smart + stupid). Ils parlent d'ailleurs d'un futur toujours plus smupid. À l'inverse on retrouve le terme « stuart » où stupid et smart sont intervertis pour définir le fait de savoir des choses mais de ne pas réussir à le dire sans connexion Internet. Ce livre est très beau et provocateur, car il expose le monde comme marchant sur la tête, à l'heure où, comme le dit Gregory Chatonsky, Internet a infiltré toutes les strates de la vie. Moi-même, sans ordinateur ni wifi, je ne sais plus cuisiner, je ne sais plus travailler, je ne sais plus parler avec mes amis et ma famille. Sur une page du livre The Age of Earthquakes, cette phrase est inscrite « la mémoire crée une dépendance irréversible ». Cette mémoire, c'est la nôtre, celle qu'on a accumulée, qui est stockée, et c'est aussi celle sur laquelle on compte, qui est déposée dans nos favoris, dans nos dossiers, celle qu'on a détachée de notre être, qui est devant nous, partout, disponible sur notre écran, qui est devenue une extension de notre cerveau, et sur laquelle Ori Schwarz écrivait dans son étude sur la culture nostalgique. D'autre part, il parle de cette mémoire en tant que voisine de nous, ne nous appartenant plus vraiment, agissant de manière indépendante, comme sur Facebook où certaines de nos publications peuvent remonter dans le fil d'actualité en dehors de nos actions. On retrouve ici le phénomène fantomatique des morts qui reprennent vie, seuls, à travers les réseaux sociaux.

Pour Ori Schwarz, l'action de fouiller dans la mémoire s'opérait, en 2014, en terme d'engagement intensif dans le passé. Un an plus tard, Basar, Coupland et Obrist emploient le terme de dépendance pour qualifier notre relation à cette mémoire. 2. The Age of Earthquakes est un livre inspiré du manuel de Marshall McLuhan The Medium is the massage. Il a été réalisé par Basar, Coupland et Orbrist, 3 grands acteurs du monde de l'art, auteur, commissaire d'exposition et artiste

Le fait d'avoir basculé dans une forme de dépendance me fait sourire honteusement, car il est vrai, je ne peux difficilement lutter, mon entière adolescence s'est construite avec ce savoir partagé, avec l'exposition de soi sur les réseaux de blogs et de messageries instantanées, mais je crois que malgré cette addiction, on peut progressivement faire évoluer nos comportements. On peut être plus conscient en utilisant cet outil, même si on l'utilise parfois pour souffler, se couper du monde et arrêter de penser devant du contenu vidéo. Ce qu'on ne sait plus faire, c'est s'ennuyer, ne rien faire, et même avant l'invention du Web en 1989, la télé était déjà cet espace autre où chacun pouvait s'évader en rentrant du travail. Aujourd'hui le Web est seulement un nouvel espace où l'on se connecte pour se déconnecter des autres. Et c'est peut-être ça qu'il faut essayer de changer, se connecter aux autres pour apprendre et comprendre ensemble le fonctionnement d'Internet pour l'amener vers un autre versant, plus responsable. Car ce n'est pas seulement en utilisant des moteurs de recherche comme Ecosia, qui nous promet de planter un arbre à chaque requête que le chemin se trace, ce n'est pas seulement en gardant un an de plus notre smartphone avant d'en changer que notre part est faite, ce sont toutes nos actions du quotidien qui doivent nous faire évoluer vers une utilisation plus « verte » du Web, qui doivent nous guider vers des pratiques écologisées du numérique. Ces pratiques plus responsables se retrouvent dans les rencontres entre vivants et morts, en ne gardant peut-être qu'un seul espace d'invocation, comme pour Gloria où ses proches ont surinvesti sa présence sur Instagram plutôt que sur Facebook ou encore en tentant de supprimer quelques morceaux de vie numérique d'un proche, parce que celui se manifeste un peu trop.

Dans tous les cas, je crois que c'est ma génération, plus que toute autre qui doit en être consciente pour l'apprendre à ses petites soeurs et frères, à ses futurs enfants, parce que nous avons grandi sur les réseaux sociaux, nous avons évolué et allons inévitablement y rester après notre mort. Personnellement dépendante du réseau, j'ai besoin de comprendre l'objet que j'ai chaque jour entre les mains, pour pouvoir l'expliquer à mes parents, à ceux qui sont là autour de moi et qui construisent autant que moi leur parcelle dans le monde numérique. Et au final ça ne regarde qu'eux de savoir si plus tard ils se feront enterrer ou incinérer, mais je crois que ça nous regarde tous de se demander de quelle manière nous allons exister éternellement.

D'une façon assez positive, je vois, depuis quelques années, des sociétés proposer de nouvelles formes d'enterrement, en adéquation avec le respect de l'environnement, Arbres du Souvenir par exemple permet de déposer les cendres d'un proche au pied d'un arbre pour que celui-ci porte son nom, l'arbre en tant que stèle funéraire, d'autres proposent des cercueils bio-dégradables, ou encore créée par un duo de designer italien, la Capsula Mundi consiste en une sépulture où le corps enterré alimente la croissance d'un arbre. Ces différents exemples nous amènent à réfléchir à notre deuxième corps, notre data-body, comment pouvons-nous le stocker de façon responsable ? De plus en plus de serveurs écologiques, appelés Green Hosting, se mettent en place tels que Ionos, Infomaniak, Phpnet ou Hostpapa, alimentés en énergies renouvelables ou tendant vers un modèle plus écologique, ils nous permettent de transférer nos sites et datas. Cependant, il est tout à fait normal de ne pas vouloir y penser, parce que comme on a pu l'entrevoir sur beaucoup de sites, la vie après la mort n'est pas prise en considération, ce sujet étant finalement assez tabou. Mais j'espère qu'à l'heure où nous écrirons nos testaments, nous étudierons notre patrimoine numérique comme une entité à part entière et pourrons en prévoir la légation, la transformation. Penser à libérer son espace, à le transférer, ou laisser ses pages fantomatiques prendre vie par elles-mêmes, c'est offrir une nouvelle forme d'héritage au monde. Et dans tous les cas, je sais que tout le monde survivra dans la mémoire, qu'elle soit subjective, matérielle ou numérique.



À l'image de ma mère qui quand elle part en vacances, nous montre où tous ses papiers importants sont rangés, pour que cela soit plus simple pour nous, sans que jamais avec ma soeur nous n'approchions de ce dossier et oubliant à l'instant même où elle part où se trouvent ces feuilles de papier.
Je crois qu'il serait judicieux pour moi-même de noter les mots de passe de chacun de mes comptes quelque part où mes proches en auraient l'accès. Parce que je voudrais à tout prix éviter une fois que je ne serais plus là, d'être un fantôme du Web, de me manifester alors que ce n'était pas le bon moment.
Je préfèrerais que les vivants viennent à moi si ils en ont besoin, plutôt que de ressurgir sur la toile parce que cela fait 165 ans que je suis amie avec untel.

Qui likerait ça à part ceux qui ne sont pas tout à fait partis ?



3D face for Eternal Existence, personnes scannées en 2018


19 ans séparent les deux vues GoogleEarth des Appalaches ( = consommation d'énergie au charbon pour des data centers aux USA)



Page d'accueil du site arbredusouvenir.com



La Capsula Mundi par le duo de designers Raoul Bretzel et Anna Citelli


Image de conclusion, un mème extrait du site reddit.com
😇 Remerciements

Je tiens à exprimer toute ma reconnaissance à mon promoteur, Nicolas Prignot, pour le temps qu’il a consacré aux nombreuses relectures de mon mémoire. Je le remercie de m’avoir écoutée,
aidée et conseillée.

J’adresse mes sincères remerciements aux professeurs de l’erg qui m’ont apporté beaucoup de soutien et de références très avisées durant ma recherche, par ordre alphabétique merci à Yves Bernard, Giampiero Caiti, Pierre-Philippe Duchâtelet, Harrisson, Renaud Huberlant, Kobe Mathys et Marc Wathieu, qui par nos discussions ont guidé mes réflexions.

Je tiens à remercier Vinciane Despret, pour son livre Au Bonheur des Morts, car c'est grâce à cette lecture, que j’ai trouvé le courage d’écrire sur ce sujet.

À tous ceux qui m’ont envoyé des liens de films, de séries, d’émissions radio, de lectures, d’images, merci pour votre intérêt et votre aide précieuse, même si je n’étais pas toujours reconnaissante car noyée sous des montagnes d’informations.

Je remercie mes parents et ma soeur pour leur confiance, leur encouragement, leur aide tout au long de mes études artistiques et pour avoir limité leurs inquiétudes quant au sujet que je traitais. Aussi je tiens à remercier mon ami historien, Constantin, pour son intérêt dans ma recherche, ainsi que son aide précieuse et son partage vis à vis de ses expériences personnelles.

Je tiens à exprimer toute ma gratitude et ma confiance à Bénédicte et Gilles pour leurs relectures, corrections et reformulations. Leurs esprits avisés m'ont beaucoup aidée et rassurée pour terminer cette écriture.

Enfin, je remercie Léo pour son soutien, ses critiques, son regard neuf et pour avoir subi mes doutes, mes questionnements et mes sujets de conversation très centrés autour d’Internet et de la mort pendant 2 années, merci à toi.